New Glenn, le lanceur lourd de Blue Origin

New Glenn, le lanceur lourd de Blue Origin, vient de réussir son deuxième vol orbital et surtout la première récupération de son premier étage sur une barge en mer. À son bord : les deux sondes martiennes ESCAPADE de la NASA, désormais en route vers Mars. Cette double réussite place enfin la fusée de Jeff Bezos dans la cour des grands, aux côtés de Falcon 9, Falcon Heavy et Vulcan. Elle relance aussi, de façon très concrète, la compétition technologique et commerciale face à SpaceX.

Introduction : une nouvelle étape dans la “route vers l’espace”

Depuis une quinzaine d’années, la course au spatial commercial est dominée par un acteur : SpaceX et ses lanceurs réutilisables. Blue Origin, l’autre géant fondé par Jeff Bezos, avançait jusqu’ici plus discrètement, avec des démonstrateurs suborbitaux (New Shepard) et un lourd retard sur son grand lanceur orbital, New Glenn.[2]

Ce retard entretenait le doute : Blue Origin pouvait‑elle vraiment concurrencer SpaceX sur le marché des lancements, des constellations et, demain, des vols habités ? Le premier vol de New Glenn en janvier 2025, réussi mais sans récupération du premier étage, était un premier jalon.[2] Le second vol, mi‑novembre 2025, change d’échelle : la fusée envoie deux sondes vers Mars pour la NASA et ramène intact son premier étage sur une barge, comme le fait déjà Falcon 9.[4][7]

Derrière l’événement, les enjeux sont multiples : crédibilité technique de Blue Origin, accès des institutions américaines (NASA, armée) à un nouveau lanceur lourd, pression accrue sur les concurrents – de SpaceX à ArianeGroup – et annonce d’une version encore plus puissante de New Glenn, le futur 9×4.[1][2]

Contexte et historique : une fusée longtemps attendue

L’idée d’un grand lanceur orbital Blue Origin remonte au début des années 2010.[2] Le projet New Glenn est officiellement annoncé en 2016, avec un positionnement clair : un lanceur lourd, partiellement réutilisable, capable de placer plusieurs dizaines de tonnes en orbite basse. Il est nommé en hommage à John Glenn, premier Américain à orbiter autour de la Terre.[2]

Le développement est toutefois marqué par des retards répétés, en particulier autour du moteur BE‑4, également destiné au lanceur Vulcan d’ULA.[2] L’entrée en service, initialement visée autour de 2020, est progressivement repoussée.

Quelques jalons clés :

  • 2016 : annonce officielle de New Glenn.[2]
  • 2024 : obtention de la licence de télécommunications pour le vol inaugural et déploiement du premier lanceur sur le pas de tir LC‑36 à Cap Canaveral.[2]
  • 16 janvier 2025 : premier vol de New Glenn, qui place avec succès un prototype de module orbital Blue Ring en orbite moyenne, mais perd son premier étage lors de la descente.[2]
  • 13 novembre 2025 : deuxième vol (NG‑2), lancement de la mission martienne ESCAPADE pour la NASA et première récupération réussie du booster en mer.[4][8]

Entre ces dates, Blue Origin construit aussi son offre autour de New Glenn : développement du remorqueur orbital Blue Ring, du lander lunaire Blue Moon Mk1, et positionnement sur les lancements gouvernementaux (programme NSSL) et commerciaux.[1][2]

Ce qui vient de se passer : NG‑2, Mars et un booster récupéré

Le 13 novembre 2025, New Glenn décolle de Cap Canaveral (LC‑36) avec la mission ESCAPADE, deux petites sondes jumeaux de la NASA destinées à étudier l’environnement plasma autour de Mars.[4][6][8] Les sept moteurs BE‑4 du premier étage s’allument à 15 h 55 EST, envoyant la fusée vers une trajectoire d’injection interplanétaire.[4]

Deux nouveautés majeures par rapport au premier vol de janvier :

  • Charge utile scientifique vers Mars
    ESCAPADE est une mission à forte visibilité pour la NASA, opérée par Advanced Space et le laboratoire Berkeley : confier ce lancement à New Glenn, encore très jeune, était un pari technique et politique.[6][8] Résultat : insertion réussie sur la trajectoire prévue vers Mars.
  • Première récupération du premier étage
    Après la séparation des étages, le premier étage de New Glenn effectue une séquence de retour contrôlé, freinage et atterrissage sur une barge (Landing Platform Vessel 1) stationnée en mer.[2][4][7] Blue Origin confirme l’atterrissage “en douceur” et le bon état général du booster, présenté comme “fully reusable” dans sa communication.[4] C’est la première fois que New Glenn parvient à cette manœuvre, alors que la tentative du vol inaugural s’était soldée par une perte du booster.[2]

Cette double réussite – mission interplanétaire et récupération – fait de NG‑2 un vol fondateur. Elle donne à Blue Origin un argument concret pour affirmer que New Glenn n’est plus un programme sur le papier, mais un système en début de montée en cadence.

Intérêt technique : que vaut New Glenn sur le plan matériel ?

New Glenn 7×2, dans sa version actuelle, est un lanceur lourd réutilisable à deux étages.[2][3]

Quelques caractéristiques clés :

  • Capacité
    Blue Origin annonce plus de 45 tonnes en orbite basse (LEO) et plus de 13 tonnes en orbite de transfert géostationnaire (GTO) pour la version 7×2.[3][1] Ces chiffres la placent dans la même catégorie que Falcon Heavy sur certains profils de mission.
  • Architecture “7×2”
  • Premier étage : 7 moteurs BE‑4 (méthane/oxygène), fonctionnant en combustion étagée riche en oxygène.[1][2][3]
  • Second étage : 2 moteurs BE‑3U (hydrogène/oxygène), version sous vide du moteur déjà utilisé sur New Shepard.[1][2]
    D’où la désignation 7×2.
  • Réutilisation
    Comme Falcon 9, le premier étage est conçu pour revenir se poser sur une barge en mer, afin d’être réutilisé plusieurs fois.[2][4] Blue Origin prévoit aussi de récupérer et réutiliser les coiffes à terme.[1]
  • Améliorations en cours
    Après NG‑2, Blue Origin prévoit d’augmenter la poussée totale du premier étage (de ~17 200 kN à ~19 900 kN) et celle du second étage, d’introduire un propergol sous-refroidi (subcooling) pour augmenter les performances, et de renforcer l’avionique et la protection thermique du premier étage pour mieux encaisser les retours.[1] Autrement dit, les performances officielles devraient encore progresser à mesure que l’entreprise accumule des données de vol.

Sur le plan purement technique, NG‑2 valide surtout deux choses :

  • la robustesse du système de propulsion BE‑4/BE‑3U sur un profil de mission exigeant (vers Mars) ;
  • la capacité à maîtriser des retours propulsifs en mer avec un premier étage de très grande taille, un exercice réservé jusqu’ici à SpaceX.

Impact et enjeux : une pression directe sur SpaceX… et sur le reste du monde

L’impact se joue sur plusieurs tableaux.

Industriel et commercial

Pour le marché des lancements :

  • New Glenn devient l’un des trois lanceurs lourds américains opérationnels, aux côtés de Falcon Heavy et Vulcan, avec un accent fort sur la réutilisation comme SpaceX mais à la différence de Vulcan.[2]
  • Le vol ESCAPADE renforce la confiance de la NASA et des clients institutionnels vis‑à‑vis de Blue Origin, au moment où l’accès à l’espace est un enjeu de souveraineté stratégique pour les États‑Unis.
  • Blue Origin complète son offre avec Blue Ring (remorqueur/satellite bus) et Blue Moon Mk1 (atterrisseur lunaire), suggérant un écosystème intégré “du pas de tir à la surface lunaire”.[1]

Concurrence avec SpaceX

Face à SpaceX, l’enjeu est double :

  • Sur le segment Falcon 9 / Falcon Heavy, New Glenn 7×2 offre des capacités similaires ou supérieures en masse utile, avec un modèle de réutilisation proche (retour sur barge, récupération de coiffes).[1][2][3] Il peut donc concurrencer directement SpaceX sur certains contrats commerciaux et gouvernementaux.
  • Sur le long terme, Blue Origin prépare un New Glenn 9×4, capable de dépasser les 70 tonnes en orbite basse et de placer jusqu’à 20 tonnes vers la Lune (injection translunaire).[1] Sans atteindre les chiffres de Starship, cette version se positionne sur le créneau des “super heavy-lift” indispensables pour les grandes constellations, les missions lunaires et certaines charges militaires.

Starship reste, sur le papier, bien plus ambitieux en capacité brute et en réutilisation totale. Mais le succès de NG‑2 empêche SpaceX de rester seul sur le créneau des très grands lanceurs réutilisables, ce qui pourrait jouer sur les prix, les choix de la NASA et les stratégies de défense américaines.

Enjeux pour l’Europe et le reste du monde

Pour l’Europe (Ariane 6) ou le Japon (H3), l’arrivée opérationnelle de New Glenn complique encore la donne :

  • New Glenn combine grande capacité et réutilisation partielle, là où Ariane 6 mise encore sur un modèle essentiellement consommable.
  • Sur le marché commercial des satellites géostationnaires et des grandes constellations, la pression tarifaire risque de s’accentuer si Blue Origin parvient, comme SpaceX, à réutiliser fréquemment ses premiers étages.

À l’échelle mondiale, l’arrivée d’un nouveau lanceur lourd réutilisable renforce cependant la résilience de l’accès à l’espace : moins de dépendance à un seul fournisseur, plus de redondance en cas de problème sur Falcon ou sur les lanceurs russes/chinois.

Et la suite ? Vers New Glenn 9×4 et une montée en cadence

Pour Blue Origin, NG‑2 n’est qu’un début, et plusieurs étapes s’annoncent.

  • Montée en cadence de New Glenn 7×2
    Blue Origin vise une augmentation du rythme de lancement après les deux vols de 2025, avec une mission NG‑3 annoncée pour le début de 2026.[1] L’objectif est de transformer l’essai : enchaîner plusieurs vols réussis, y compris avec récupération systématique du premier étage, pour amortir le système.
  • Lancements stratégiques à venir
    New Glenn doit notamment lancer l’atterrisseur lunaire Blue Moon Mk1 pour des missions robotiques prévues par la NASA vers le milieu de la décennie.[1][2] Ces vols seront scrutés de près, car ils s’inscrivent dans le programme Artemis de retour durable sur la Lune.
  • Arrivée du New Glenn 9×4
    Blue Origin a dévoilé une version nettement plus puissante, New Glenn 9×4, dotée de 9 BE‑4 au premier étage et 4 BE‑3U au second.[1][2]
  • Capacité annoncée : plus de 70 tonnes en orbite basse, jusqu’à 14 tonnes en orbite géostationnaire directe et 20 tonnes en trajectoire lunaire.[1]
  • La fusée serait plus haute qu’une Saturn V historique et équipée d’une coiffe élargie à 8,7 m.[1]
  • Blue Origin envisage une mise en service possible autour de 2027, tout en restant prudent sur le calendrier.[1][2]
  • Défis à relever Plusieurs obstacles restent majeurs :
  • démontrer une réutilisation rapide et fréquente du premier étage, avec plusieurs vols par booster ;
  • sécuriser un flux de contrats suffisamment dense pour rentabiliser l’infrastructure (clients gouvernementaux, méga‑constellations, missions scientifiques lourdes) ;
  • tenir le calendrier de développement du 9×4, alors même que le 7×2 est encore en phase de rodage.

Pour l’instant, le message envoyé par NG‑2 est clair : New Glenn n’est plus un projet en retard, c’est un lanceur lourd réutilisable en début de carrière, capable d’envoyer des sondes vers Mars et de récupérer son premier étage. De quoi redessiner, au moins en partie, l’équilibre des forces dans le spatial commercial face à SpaceX – et préparer la prochaine manche, celle des super‑lanceurs comme New Glenn 9×4 et Starship.

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